«J’ai fait du journalisme hardcore» – Jocelyne Cazin

PORTRAIT. Trente-cinq ans de métier, pionnière du journalisme d’enquête au Québec, Jocelyne Cazin, même à la retraite, ne chôme pas. Et n’a surtout pas l’intention de ralentir.

«Je suis à la retraite de TVA, mais je ne suis pas en retrait», précise d’emblée Jocelyne Cazin, en rigolant.

Les projets sont nombreux sur la planche à dessin.

«Je termine l’écriture d’un livre sur lequel je travaille depuis un an et demi et qui paraîtra chez Libre Expression à l’automne, normalement. Ce n’est pas une biographie, mais disons qu’il y a beaucoup d’éléments biographiques et aussi des réflexions sur la base des conférences que je donne. Je ne voulais pas écrire ma biographie, je ne suis pas rendu là, mais j’ai poussé la machine loin par exemple, ça va brasser, vous allez voir», sourit-elle.

Un bouquin dans lequel elle veut livrer un message d’espoir.

«J’essaie de dire aux gens d’oser. D’oser vivre, d’oser être vous-même. Aujourd’hui, on est beaucoup trop dans la réaction plutôt que dans l’action. On laisse une minorité de personnes s’occuper d’une majorité de choses», lance-t-elle.

Entre crachat et menaces de mort

Loin du journalisme depuis une dizaine d’années, Jocelyne Cazin continue à jeter un regard attentif à la profession.

«Je n’ai plus cette pression de performer. Je choisis mes mandats et je m’investis dans ce qui me fait plaisir. J’ai fait du journalisme hardcore comme on dit et j’étais un peu essoufflée dans les dernières années. Le journalisme d’enquête, ça ne fait pas dans la dentelle. Il faut du courage, un certain tempérament pour faire face aux coups durs quand on part interviewer quelqu’un qui n’a pas envie de nous parler», explique-t-elle.

«Vous savez, je me suis déjà fait cracher dessus. Ce n’était pas directement sur moi qu’on crachait, mais sur la profession et le type de journalisme que je faisais. Il ne faut pas le prendre personnel, mais ce n’est pas toujours évident. Ça, les menaces de mort que j’ai reçues et tout ça, ça m’a miné, avec la mort de Gaétan (Girouard) et une ménopause extrêmement difficile que j’ai eue», confie-t-elle.

Elle ajoute toutefois que sa décision de quitter le journalisme n’est pas en lien avec ces difficultés.

«Ce n’est pas le journalisme d’enquête qui m’a usée, mais toutes les "procédurites". Chaque fois qu’on arrivait avec des dossiers et des sujets à J.E., il y avait toujours la menace de poursuites, on voyait toujours arriver les avocats. Cette bureaucratie est venue à bout de cette passion pour l’enquête, car un moment donné, c’est devenu de la surprotection et de la survérification.»

L’avenir

Néanmoins, Mme Cazin croit toujours en cette profession qui l’a animée pendant plus de trois décennies, même si elle estime qu’il est de plus en plus difficile de pratiquer ce genre de travail.

«À l’époque, J.E. est arrivé avec quelque chose de différent, avec les caméras cachées, la façon de procéder. Ça ne s’était pas vu au Québec. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus compliqué de faire du J.E. "à la façon Cazin-Girouard". Ça fonctionne beaucoup à visage caché aujourd’hui, ce que moi j’acceptais très peu à l’époque. Les méthodes ont changé aussi, les moyens surtout. Avec Internet, on est à un clic de tout», soutient-elle.

«En fait, il y a un côté plus facile et un côté plus difficile aujourd’hui. Avant, on déblayait le terrain. Maintenant, les gens visés dans les reportages réalisent qu’il se passe quelque chose et décident de ne pas se laisser faire. Ils vont de l’avant avec des poursuites, mais s’ils savent qu’ils n’ont pas raison. Et ça, ça coûte cher aux médias.»

Elle lance tout de même un message aux jeunes journalistes.

«Il y a un besoin de relève et vous n’êtes pas nombreux. Je trouve cependant qu’aujourd’hui, on a besoin de qualité. Juste au niveau de la langue, on en a perdu. Je trouve ça un peu dramatique. Malgré cela, je trouve les jeunes d’aujourd’hui très courageux d’embarquer là-dedans», conclut-elle.