Raconter la transidentité pour briser les tabous

CULTURE. À l’occasion de la journée internationale contre l’homophobie, la transphobie et la biphobie, l’autrice Israelle Gélinas lançait son premier roman intitulé La Reine des mers – Tome 1 : Les abysses. Y est racontée l’histoire de Rafaelle, jeune femme trans encore dans l’ombre, dans une autofiction qui s’inspire fortement du parcours personnel de la notaire de profession.

Par ÉMILE HÉROUX / eheroux@icimedias.ca

L’idée de narrer le vécu d’une femme trans lui est venue lorsqu’Israelle entamait elle-même une transition de genre. Parlant à ses proches de son enfance, de son adolescence et de sa vie d’adulte, on lui suggère d’écrire, parce que son expérience est peu connue et pourrait aider d’autres personnes.

« J’écris pour aider les gens à comprendre ce qui se passe dans notre tête et dans notre vie. Le titre, “Les abysses”, c’est imagé, c’est ce qui est sous la surface, ce qui est invisible », explique l’autrice.

« C’est ce qu’on dévoile difficilement parce que c’est notre intimité, ce qu’on a vécu. Ce sont des choses parfois lourdes, taboues. Dans le livre, j’expose tout ça pour que les gens comprennent d’où on vient. »

Bien que le processus n’était pas à la base un exercice thérapeutique, le roman a pris une portée plus intime que prévu, permettant à Israelle de mettre des mots sur des émotions enfouies. Elle décrit l’histoire du livre comme une « plongée brutale et nécessaire » dans un univers souvent caché. 

« Ce n’est pas censuré, je n’ai pas édulcoré la réalité. La façon dont les choses sont racontées, c’est de la façon dont les choses se sont passées ou qu’elles se passent dans la vie de plusieurs femmes trans. »

« Quand on ne s’accepte pas et qu’on a peur de vivre au grand jour, c’est sûr qu’on peut parler d’idéation suicidaire, on peut parler de violences qu’on peut se faire à soi-même ou qu’on peut subir de la part des gens. Si l’on n’existe pas dans la réalité des gens, on va essayer d’exister ailleurs. Ailleurs, c’est dangereux et il y a des gens qui peuvent en profiter », ajoute-t-elle.

Brutale, mais également nécessaire, parce qu’elle espère que les lecteurs comprennent ce que vivent les personnes trans, au-delà de la haine et des clichés.

Une date de lancement symbolique

La date du 17 mai revêt une importance particulière et symbolique pour Israelle Gélinas. À ses yeux, la journée internationale contre l’homophobie, la transphobie et la biphobie demeure essentielle en 2026, remarquant que les discours haineux restent très visibles.

« Les transphobes, ils ne veulent pas nécessairement comprendre. Ils ont décidé que la transidentité n’existe pas, que c’est entre les deux oreilles, que c’est un trouble mental, que c’est passager, que ça va passer. Ils pensent qu’il ne faut pas donner de droits aux personnes trans. »

« Qu’on soit d’accord ou pas avec une réalité, ça ne change pas que la réalité, elle est là, et il faut y faire face. Les personnes trans, ça existe, et ce n’est pas d’hier, ça a toujours existé », explique la notaire de profession.

Elle souligne le travail de certains élus qui ont dénoncé des propos haineux sur les réseaux sociaux après l’annonce du hissage de drapeaux arc-en-ciel.

« Il y a des gens qui sont allés brûler les drapeaux, il y a des gens qui commentaient sur les réseaux sociaux en disant que ce n’était pas correct, que ça n’avait pas de bon sens, qu’il ne fallait pas encourager ça », énumère-t-elle.

« C’est une minorité de gens qui sont transphobes ou homophobes, mais cette minorité-là est bruyante. »

– Israelle Gélinas

Pour l’autrice, le roman est une façon d’ouvrir le dialogue avec ceux qui rejettent la réalité trans. Elle ne s’attend évidemment pas à ce qu’ils lisent le livre, il s’adresse plutôt aux gens qui veulent en savoir plus, aux « alliés ».

« Je pense que ce sont ces gens-là qui vont agir positivement. Pas pour convaincre la société, on n’a pas besoin de convaincre personne qu’on a le droit d’exister, mais pour répandre un message un peu plus positif. Pour dire qu’on est des êtres humains comme les autres, qu’on est sensibles, qu’on a le droit d’être en sécurité et de vivre en paix », précise-t-elle.

Des stéréotypes qui persistent

« Il y a des gens qui restent encore un peu coincés dans leurs croyances, leurs stéréotypes, leurs préjugés envers les personnes trans. Je crois qu’il y a un manque de compréhension, et s’il y a un manque de compréhension, c’est parce qu’il y a un manque d’information », soutient l’autrice.

Pourtant, ce ne sont pas les exemples qui manquent, selon elle. Sur les réseaux sociaux, plusieurs personnalités trans prennent la parole et contribuent à mieux faire comprendre leurs vécus et leurs réalités. Mais la résistance demeure, alimentée par les préjugés et, chez certains, par une volonté de nier l’existence même de la transidentité.

Cette incompréhension se manifeste aussi intérieurement pour des personnes trans, souligne l’autrice, qui parle de transphobie intériorisée pour décrire cette bataille intérieure.

« Les préjugés que les gens ont, les personnes trans, pendant une bonne partie de leur vie, elles croient ces préjugés-là. C’est pour ça qu’elles restent invisibles pendant un bon moment, parce qu’elles ont peur de remonter à la surface et de vivre au grand jour. Donc, ces préjugés-là, on doit nous-mêmes les combattre. »

Israelle Gélinas aborde également la différence dans la violence subie par les personnes trans, qui dénoncent moins souvent par peur du jugement des autres. 

Une trilogie qui se dessine

Comme l’indique le sous-titre, La Reine des mers – Tome 1 : Les abysses est le premier d’une trilogie pour Israelle Gélinas. Le second volume est prévu pour l’automne, il portera le nom de La traversée.

« À la fin du tome 1, elle remonte à la surface, donc elle s’épanouit tranquillement en débutant sa transition. À ce moment-là, il y a des choses sur lesquelles elle va devoir lâcher prise. Il y a d’autres défis qui nous arrivent durant la transition. Il y a des boulets, des amarres qui vont la retenir de prendre son envol », explique l’autrice.

« Elle va finalement ressentir le besoin de se libérer de ces choses qui la retiennent et entamer une traversée pour se découvrir elle-même. Qui est-elle comme femme ? Parce que même si elle sait depuis sa tendre enfance qu’elle est une femme, il y a des deuils qu’elle va devoir faire de l’enfance qu’elle n’a pas eue, de la toute jeune femme qu’elle n’a jamais été. »

Le deuxième tome, dont la rédaction est bien avancée, se terminerait au moment de l’opération de Rafaelle. Israelle Gélinas prévoit concentrer le dernier tome de la trilogie sur la vie de la jeune femme trans post-opération, qu’elle décrit comme « une quête pour se trouver, pour se bâtir ou se rebâtir comme nouvelle personne. »

Est-ce que La Reine des mers est un roman qu’Israelle Gélinas aurait aimé lire plus jeune ? « Oui, parce que ça aurait en quelque sorte validé ce que je ressentais à plusieurs époques de ma vie, je me serais mieux comprise comme personne. », répond-elle.

« Je pense que ça m’aurait donné du courage pour être moi-même et peut-être faire une transition hâtive plutôt que tardive, comme j’ai fait dans ma vie. Dépendamment du moment auquel je l’aurais lu, ça m’aurait peut-être mis en garde contre des dangers que j’expose dans le livre. »

Du côté des lecteurs, les premiers échos sont encourageants, relate l’autrice. Elle dit avoir reçu de nombreux messages de personnes touchées par le récit et par la façon sensible avec laquelle sont abordés les sujets délicats.

« La réaction est très forte. Une personne me disait “je ne m’attendais vraiment pas à ça comme lecture, c’est très profond. Ça parle d’un sujet délicat, mais ça nous amène à des places qu’on ne connaît pas” », mentionne-t-elle.

« Des libraires aussi m’ont écrit en me disant de l’avoir lu. Ils sont extrêmement touchés du récit et ont très hâte au tome 2 pour connaître la suite. »

Avec le premier tome de sa trilogie La Reine des mers, l’autrice et notaire de profession Israelle Gélinas amorce une aventure qui prend à la fois des airs d’outil de sensibilisation que d’exercice libérateur.