Préserver l’usage et la qualité des zones inondables du lac Saint-Pierre

Par Boris Chassagne | Initiative de journalisme local
Préserver l’usage et la qualité des zones inondables du lac Saint-Pierre
Quatre sites de recherche ont donc été sélectionnés par le Pôle, puis aménagés sur le pourtour du lac, en zone inondable. Baie-du-Febvre, Pierreville, Saint-Barthélémy et l’île Dupras (Photo : courtoisie – Pierre-André Bordeleau, UQTR)

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AGRICULTURE. Des dizaines de chercheurs de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), de l’Université Laval et de l’Université McGill font équipe. Pendant trois ans, ils vont scruter à la loupe les plaines inondables situées des deux côtés de la rive du lac Saint-Pierre.

L’équipe embauchée par le Pôle d’expertise multidisciplinaire en gestion durable du littoral du lac Saint-Pierre a amorcé ses travaux en 2019. Une vingtaine d’agriculteurs postés dans quatre secteurs du lac collaborent à cette vaste recherche-action. Elle s’articule autour des enjeux agricoles, écologiques et socioéconomiques du lac Saint-Pierre. Ces recherches doivent sonder la biodiversité des écosystèmes du lac et proposer à terme aux agriculteurs qui le cintrent, mais aussi en amont, de nouvelles manières de faire et de voir l’agriculture.

C’est un immense chantier, constate Anne Vanasse, l’une de trois coresponsables de cette équipe de 25 chercheurs. L’équipe du Pôle qui espère pouvoir mettre en place des méthodes et des pratiques qui auront un effet positif sur l’agriculture et sur la protection de cet écosystème de plus en plus fragilisé.

«Tous les sédiments de la plaine inondable et la qualité de l’eau du lac sont tributaires de beaucoup de choses. C’est important d’étudier la dynamique de l’eau, de voir quelles sont les pratiques qui pourraient exister à différents endroits pour avoir le maximum de retombées environnementales et fauniques, mais aussi agronomiques», précise Mme Vanasse. Les agriculteurs des bassins versants en amont des plaines ont aussi leur rôle à jouer, dit-elle. Les tributaires du lac transportent eux aussi de nombreux sédiments, comme de l’azote, du phosphore et des pesticides.

Le déclin observé des populations de perchaudes dans le lac et le moratoire qui s’en est suivi figurent parmi les éléments déclencheurs du projet. On travaille au Living Lab (initiative d’Agriculture et Agroalimentaire Canada) et au GROBEC à restaurer l’habitat et la santé de l’espèce dans le lac, bien en amont.

La turbidité et la détérioration de la qualité de l’eau, des habitats et l’érosion constatée ont rallié gouvernements, chercheurs et agriculteurs.

«Un projet historique en un sens, soutient Mme Vanasse, de par l’action concertée des ministères de l’Environnement et des ressources naturelles du Québec, des Forêts, de la Faune et des Parcs et de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec.»

Ils s’entendent pour entreprendre ce chantier et pour mettre en place un gradient d’utilisation des terres, pour bien documenter la plaine inondable.

« L’idée est d’y maintenir une activité agricole économiquement durable et tout en améliorant la qualité de l’écosystème du lac», souligne-t-elle.

Quatre sites de recherche ont donc été sélectionnés par le Pôle, puis aménagés sur le pourtour du lac, en zone inondable. Baie-du-Febvre, Pierreville, Saint-Barthélémy et l’île Dupras.

«L’écoulement des eaux est extrêmement différent». Les chercheurs sont donc en train de comparer des cultures traditionnelles de maïs et de soya, avec des pratiques où sont intégrés des aménagements intercalaires et des bandes riveraines, lesquelles permettent de couvrir le sol davantage, d’améliorer la portance des machineries, de diminuer l’érosion et de préserver la qualité de l’eau, des nutriments et des habitats fauniques et aquatiques.

Les agriculteurs sont appelés à expérimenter avec de nouvelles espèces aptes à survivre aux inondations qui traversent les plaines. Comme le lin, la courge, le tournesol, le sarrasin, les pois haricots et le sureau. Pour Anne Vanasse, il faut «développer des systèmes agronomiques performants spécifiques à la zone littorale du lac» et proposer aux agriculteurs d’y intégrer des cultures de couverture, plantes fourragères, de cultures alternatives, de phytoprotection et des bandes pérennes près des fossés de drainage. En outre, de développer des systèmes et des pratiques culturales qui permettent la cohabitation de l’agriculture et de la faune au lac Saint-Pierre.

Le Pôle s’apprête au printemps son bilan de mi-parcours. Les recherches vont se poursuivre au moins jusqu’en 2022, même si les chercheurs estiment déjà manquer de temps pour avoir une idée juste de ce qui se trame au lac Saint-Pierre. «Nous sommes conscients que c’est très court. Va-t-il y avoir une phase II?»

***

Changer les pratiques a un coût

La durabilité économique et sociale des interventions et les changements apportés aux pratiques des agriculteurs constituent l’un des trois axes d’intervention du Pôle d’expertise multidisciplinaire en gestion durable du littoral du lac Saint-Pierre.

@R:Les agriculteurs avec lesquels le Pôle collabore accueillent bien sûr assez favorablement l’initiative. L’Union des producteurs agricoles a aussi été mise à contribution. La chercheuse Anne Vanasse nous explique que «les champs n’ont pas été choisis au hasard. Il fallait qu’il y ait différentes cotes d’élévation d’eau et qu’ils soient aussi accessibles par bateau au printemps».

Une chercheuse est spécifiquement affectée aux questions entourant le «niveau d’adoption des propositions qu’on leur fait, des freins et des aides nécessaires à l’adoption de ces pratiques», souligne Mme Vanasse.

Les agriculteurs se montrent curieux des solutions que leur propose le Pôle. Mais, ils s’en inquiètent aussi. Les bandes pérennes qu’on déploie au bord des fossés et de la rive les privent de surfaces cultivables qu’ils pourraient autrement exploiter. Et le gouvernement pourrait les surprendre avec des mesures imposées.

«Ces pratiques-là ont un coût. Il faudra voir ce que ça représente à l’échelle du champ et du territoire, voir comment on peut avoir du soutien pour implanter ces pratiques-là. C’est du cas par cas, secteur par secteur», soutient Anne Vanasse de l’UQTR.

Christian Dionne est l’un de ces agriculteurs. Il exploite 470 acres (190ha) sur deux sites de Baie-Du-Febvre. Il avoue aimer «faire des expériences, savoir ce qu’on peut faire pour améliorer notre sort comme agriculteur et pour l’environnement aussi». Il espère en tirer de meilleurs apprentissages sur les bandes riveraines. Certaines font jusqu’à quatre mètres de profondeur, d’autres deux. Il souhaiterait moins.

«J’espère que l’expérience va nous démontrer l’avantage des bandes riveraines». Il a notamment planté sur ses terres des alpistes roseaux, une graminée qui tolère bien les inondations et qui peut se récolter en fourrage. «On fait tout notre possible. Des bandes riveraines, des semis de couverture, semer du blé d’automne à la volée et des plantes de couverture entre les rangs de maïs, dit-il.

«La plupart de ceux que je connais participent tous au programme. Certains ont peur qu’on se fasse interdire de cultiver en bas et qu’on aie juste de l’alpiste roseau en bas (des terres) à la grandeur. Faut que le gouvernement vienne nous compenser. Je paie une hypothèque sur cette terre-là!»

Il faut accompagner le changement au niveau du collectif agricole, disent déjà les chercheurs. Des pratiques durables doivent être adoptées par tous, pas seulement par les agriculteurs en bordure du lac.

 

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