Dehors en quête de repères

ITINÉRANCE. Yannick se déplace à vélo. C’est son bien le plus cher depuis qu’il est à la rue. Son quotidien se dessine au gré de ses déplacements entre les différents organismes de Trois-Rivières, son campement et les obstacles qu’il rencontre.

Sa maison a brulé, puis il a perdu sa mère et ses repères. Débrouillard, il a fait son possible pour survivre jusqu’à ce qu’une réalité le frappe : la MRC de Maskinongé manque de services.

Ne pouvant se doucher, laver son linge, obtenir de l’aide alimentaire adéquate à sa situation ou simplement rompre le silence de l’isolement, il n’a eu d’autres choix que de plier bagages et de poser pied à Trois-Rivières.

Une fracture régionale

Souvent à contre-cœur, Karine Trahan et Martin Fiset, de l’Escouade itinérance à Louiseville, accompagnent ces déplacements forcés. “ De décembre à janvier, ce sont huit personnes de Maskinongé qu’on a déplacées en période de froid ”, souligne Martin Fiset.

Mais ces transferts ont un coût humain. En plus de faire pression sur des organismes déjà saturés à Trois-Rivières, ils brisent des liens précieux. “ On déracine des gens qui ont leur réseau ici. On les coupe de leurs repères, parfois même de leurs proches. C’est violent de devoir quitter son milieu quand on est déjà fragilisé ”, soutient Karine Trahan.

Martin acquiesce, car il a trop souvent vu des personnes se détériorer une fois transplantées dans un nouvel environnement. Même si les services trifluviens sont de qualité, la dynamique de rue y est différente et peut accentuer la détresse.

“ C’est dur dehors ”

Décrit comme quelqu’un de débrouillard et d’organisé, Yannick illustre bien cette réalité.

“ Il faut sans cesse s’adapter. C’est un peu comme une jungle. Chaque journée amène son lot d’imprévus : est-ce qu’il va pleuvoir ou pas ? Est-ce que ma toile va protéger mes affaires ? Quand je pars pour manger, me laver ou faire une commission, je dois laisser derrière moi tout ce que je possède. Ce n’est qu’une tente, sans sécurité, la porte ouverte. Après avoir déjà tout perdu, le peu que j’ai réussi à me ramasser, je risque de le perdre encore. Vivre dehors, c’est s’adapter en permanence. ”

La journée où L’Écho l’a rencontré, il n’avait pas déjeuné. Des usagers d’un organisme communautaire lorgnaient son vélo et craignant de le laisser sans surveillance ; il a renoncé à une douche et à ses toasts.

“ Je dois apprendre à connaître la ville, à apprivoiser les gens, à savoir à qui je peux faire confiance et à qui je ne peux pas, raconte-t-il. Il y a des nuits où je ne peux pas dormir à cause du stress et des dangers. Avant de trouver un bon spot, il m’est arrivé de dormir dans un cimetière, en plein jour. C’est dur dehors ”, résume celui qui partage son expérience afin d’aider ceux qui, un jour, se retrouveront dans la même impasse.

L’urgence d’un centre de services

Pour Karine Trahan, ces parcours brisés révèlent l’ampleur du manque d’infrastructures dans Maskinongé.

“ Quand on a commencé dans la MRC, il y a sept ans, je ne pensais jamais avoir à ouvrir un centre avec une multitude de services. À l’époque, on se disait que de les amener ailleurs suffisait. Mais aujourd’hui, ça ne suffit plus. ”

Elle rêve désormais d’un centre de jour. “ Un endroit avec une tablée, une laveuse-sécheuse, un accès à une douche, un quartier postal, des intervenants. Un milieu de vie où on peut souffler un peu ”, décrit-elle.

En attendant, son seul baume est de pouvoir continuer à suivre certaines personnes grâce à l’organisme trifluvien Point de Rue, où elle et son conjoint Martin sont aussi travailleurs de rue.

Casser les préjugés

À ce manque de ressources s’ajoute un autre obstacle : les préjugés.

“ Trop souvent, on entend : ” Pas chez nous. ” On veut déplacer le problème plutôt que de le regarder en face ”, déplore Martin.

Pour contrer cette tendance, l’Escouade multiplie les initiatives de sensibilisation : interventions dans les écoles, rencontres avec les élus, création de la Nuit des sans-abri à Louiseville.

“ Ce qu’on veut rappeler, c’est que ce sont des humains, pas des problèmes. Derrière chaque visage, il y a une histoire ”, insiste Karine en précisant que l’itinérance déclinée sous plusieurs formes est bien présente dans les 17 municipalités de Maskinongé.

“ Ici, l’itinérance n’a pas les visages habituels des grands centres. Elle se cache dans les stationnements, les voitures, les logements précaires et les boisés. Une réalité invisible pour beaucoup, mais bien présente. ”

Le fil ténu de l’espoir

Sept ans après les débuts de l’Escouade, Karine mesure à quel point la crise s’est aggravée. Pourtant, malgré la fatigue, elle garde l’espoir chevillé au corps.

Elle s’appuie sur les nouvelles collaborations entre organismes, sur les citoyens qui osent maintenant tendre la main et sur des élus prêts à engager la discussion.

“ On fait ce qu’on peut, avec ce qu’on a. Mais on sent que la communauté s’éveille. Chaque fois qu’une personne nous dit merci, chaque fois qu’on réussit à garder quelqu’un en sécurité pour une nuit de plus, on sait pourquoi on continue ”, confie-t-elle.