Le jeu compulsif, cette drogue invisible

Reine Côté reine.cote@tc.tc
Publié le 4 janvier 2017

Drummondville se situe «en deçà» de deux appareils de loterie vidéo par 1000 habitants et de deux établissements par 5000 habitants.

©Photo Deposit

DÉPENDANCE. Elle est discrète, ne laisse aucune trace visible, mais elle coûte cher. Éloignement des êtres chers, pertes financières lourdes, perte du boulot, les conséquences au jeu sont nombreuses. En plus d’une somme importante d’argent, Monsieur Y a perdu son estime personnelle en flirtant de trop près avec les machines à poker.

C'est une maladie Un gambler anonyme

Le jeu compulsif peut vite devenir une drogue et bien que cette dépendance soit invisible, sa longévité provoque autant de ravages que toute autre substance illicite, constate Monsieur Y, qui en a bien souffert.

En quittant la métropole pour s'établir dans le Centre-du-Québec, il y a quelques années, celui-ci souhaitait avant tout s'entourer d'un nouveau cadre de vie afin d'en finir avec sa dépendance au jeu. «Sa maladie», comme il l'appelle.

L'homme de 60 ans se bâillonne. Pas question d'émettre un seul commentaire sur le nombre élevé d'appareils de loterie vidéo disponibles dans la Belle Province. Pas de jugement. Il sait à quel point sa dépendance le rend vulnérable à retomber dans ses vices. «C'est une maladie», insiste-t-il.

Monsieur Y avait une famille, des amis, une maison. Des responsabilités professionnelles aussi. Lorsqu'il s'asseyait devant la machine, il s'évadait mentalement. Une sensation qu'il aimait.

Son intérêt pour le jeu a commencé le jour où lui et un ami ont mis un 20$ dans une machine. Ils ont gagné 70$.  Cette première mise a été l'erreur fatale. Pour l'homme au tempérament compulsif, l'envie de retourner jouer a été plus forte que la volonté. «Notre drogue, c'est l'argent. La rapidité à laquelle l'argent s'envole, c'est incroyable. Et ça ne parait pas sur notre visage et sur nos bras, contrairement aux alcooliques et aux toxicomanes», explique-t-il.

Emprise sournoise

L'emprise de la machine s'est immiscée lentement dans sa vie. Sournoisement. Après sa première expérience, il a mis 18 mois avant de se rasseoir devant une machine.

Il se souvient d'être un jour entré dans un bar à 13h et en est ressorti à 3h…du matin. Pas pour prendre un coup. Que pour la machine. Quand les problèmes de tous les jours et les difficultés monétaires survenaient, le réflexe d'aller alléger la pression devant une machine revenait

Il n'a jamais calculé l'argent qu'il a perdu dans les machines, mais elles lui en ont avalé beaucoup. Et il est tombé dans le piège. À chaque perte, il rejouait, désireux de récupérer ses pertes. Même s'il savait pertinemment qu'il ne pouvait avoir raison sur la machine. «La déchéance, c'est justement quand tu crois que tu peux battre la machine», soutient Monsieur Y.

Puis un jour, il s'est séparé de sa femme. «Pas à cause du jeu», précise-t-il. En fait, sa séparation a plutôt joué un rôle d'amplificateur. Une fois seul, sa compulsivité pour le jeu a régulièrement pris le dessus sur un mode de vie sain. Lorsqu'il recevait ses enfants, son réfrigérateur était souvent vide. Il jouait l'argent de l'épicerie.

Monsieur Y insiste, l'argent demeure un problème majeur pour un joueur compulsif. Celui du logis, de l'épicerie, des sorties. Tout l'argent réservé aux besoins de base y passe.

Tout son entourage ignorait sa dépendance au jeu. C'est une pathologie qui se camoufle très bien, fait remarquer le joueur.

Perdre le rendait maussade, tendu, désagréable avec les autres, se souvient-il. Son estime personnelle a dégringolé. Il s'est éloigné de ses proches. Le suicide, il y a pensé. «Quand tu perds l'estime de toi, tu n'as plus grand-chose dans la vie», dit-il, en philosophie. Mais il n'est pas passé à l'acte.

Le soutien nécessaire

Depuis 19 ans, Monsieur Y essaie de suivre le mode de vie des Gamblers anonymes. C'est la solution qu'il a trouvée pour freiner sa propension au jeu. «Si tu veux t'en sortir, il va falloir un jour que tu adhères à un mouvement d'étapes», pense l'ancien joueur.

Mais il y a eu des rechutes. «Moi, j'ai toujours été un joueur par intermittence», admet-il. Il se dit toutefois abstinent depuis neuf ans. Le plus difficile, selon lui, c'est d'accepter l'ampleur de la maladie. «C'est d'accepter que tu perds le contrôle de ta vie et dans tous les domaines de ta vie», insiste-t-il.

Aujourd'hui, Monsieur Y lance un vibrant plaidoyer en faveur des groupes de soutien comme Gamblers anonymes. C'est grâce à eux qu'il est parvenu à reprendre sa vie en main. Il a trouvé dans ce mouvement des gens pour l'écouter et peu importe l'heure du jour et de la nuit. «J'ai pleuré toutes larmes de mon corps», se souvient-il. «Gamblers anonymes m'a aidé à retrouver mon estime perdue, à travailler mon caractère, à devenir une meilleure personne et une personne capable de sourire à la vie», confie l'ancien joueur.

Saviez-vous que...

Quelque 617 appareils de loterie vidéo sont installés dans 116 établissements du Centre-du-Québec. Bien qu’étonnamment élevés, ces chiffres classent la région à l’avant-dernier rang du tableau des détenteurs d’appareils par région, dans la Belle Province.

Selon les informations recueillies auprès de Loto-Québec, Drummondville se situe «en deçà» de deux appareils de loterie vidéo par 1000 habitants et de deux établissements par 5000 habitants».

L’automne dernier, Québec avait laissé savoir qu’il entendait retirer 375 appareils. Or, le gouvernement Couillard envisagerait maintenant de retirer 1000 des 11 600 appareils de loterie vidéo des bars et restaurants sur une période de deux ans. À terme, un seul appareil vidéo par tranche de 1000 habitants demeurera en place.

Ces mesures seront-elles suffisantes pour diminuer la dépendance au jeu?